L’amour est-il éternel

… ou seulement une saveur ?

Le rasa n’est pas une jouissance mais un repos dans le Soi.” — Abhinavagupta

Dans le Nāṭyaśāstra, les rasas sont les saveurs de l’incarnation. Elles ne sont ni permanents, ni possédables.

Parmi eux : Śṛṅgāra rasa l’amour

Les 9 goûts de la vie

Le Nāṭyaśāstra (encyclopédique du théâtre) identifie 9 rasas — les “goûts” fondamentaux de l’expérience humaine :

  • Śṛṅgāra — amour ❤️
  • Hāsya — joie 😁
  • Raudra — colère 😡
  • Kāruṇya — tristesse / compassion 😥
  • Bībhatsa — dégoût 🤢
  • Bhayānaka — peur 😰
  • Vīra — courage 💪
  • Adbhuta — émerveillement 🤩
  • Śānta — paix 🧘

 

👉 Sans rasa, la vie est fade

Śṛṅgāra n’est pas l’amour “éternel”

Il dépend :

  • du contexte
  • de l’autre
  • du mental
  • du temps

👉 Comme tout rasa, l’amour apparaît, se transforme… puis, parfois, disparaît.

Pourquoi l’amour change

Une émotion naît toujours de trois facteurs :

  • Vibhāva — le déclencheur (situation, personne)
  • Anubhāva — la manifestation (gestes, réactions)
  • Bhāva — l’état intérieur

Le mot bhāva signifie état, disposition intérieure.

Le Nāṭyaśāstra distingue 3 formes de Bhāva :

Sthāyi bhāva — émotion dominante, Vyabhicāri bhāva — les 33 émotions transitoires, Sāttvika bhāva — réactions involontaires (larmes, frissons…)

Même l’amour est traversé par des vyabhicāri bhāva :

  • anxiété (cintā)
  • jalousie (asūyā)
  • frustration (viṣāda)
  • exaltation (harṣa)

Amour, Dharma et stabilité

Dans le Manusmṛti, le Gandharva Vivāha est :

  • une union fondée sur l’attirance mutuelle
  • sans rituel
  • sans obligation sociale

👉 Il relève du Kāma, pas du Dharma.

Les textes ne condamnent pas le Gandharva Vivāha mais ne le recommandent pas pour les Gṛhastha. Pourquoi ? Parce que Śṛṅgāra ne suffit pas à soutenir : la durée de la vie, la famille, la responsabilité karmique.

Le couple Gṛhastha repose sur : Dharma (devoir, structure), Artha (stabilité), puis Kāma

Un couple fondé uniquement sur un rasa reste… un rasa.

Śāntarasa

Le but n’est pas d’éliminer l’émotion

Selon Abhinavagupta (maître du shivaïsme du Cachemire, yogi, tantrique, poète et dramaturge), la capacité à goûter aux essences universelles des émotions dépend de la transcendance de notre attachement à ces même états émotionnelles. Le rasa ne peut être réellement atteint que par une personne détachée de ses motivations et intérêts personnels, s’identifiant ainsi au Soi Universel Suprême.

Abhinavagupta met également l’accent sur le neuvième rasa, le goût de la tranquillité (śāntarasa), qu’il considère comme le but ultime de tous les autres rasas.

Il compare l’expérience de ce rasa à celle de la libération spirituelle (mokṣa), qui constitue l’objectif ultime de toute existence humaine.

Hymnes de Abhinavagupta, Douze Stances de la Réalité Suprême

“Goûte toujours la paix et abstiens-toi du perpétuel bavardage aux vains propos en évitant les expressions ”qui es-tu ? pourquoi ? comment ? qu’est-cela ?” qui encombrent le chemin.

Ce qui se révèle alors comme la lumière éclairant les distinctions entre existence et non-existence, c’est la manière d’être sans fissure, le Vide, le domaine de Śiva, la Réalité, le suprême brahman.”

En conclusion

Ainsi, l’amour passion n’est ni faux ni fautif.

Il n’est pas une promesse, ni un engagement ontologique : il est une saveur vécue consciemment. Lorsque l’amour est reconnu comme śṛṅgāra rasa, il cesse d’être une attenteet devient une expérience présente, libre et non appropriée.

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